Depuis quelques années, certains styles esthétiques associés à des sous-cultures urbaines ou à des scènes musicales émergentes suscitent des réactions particulièrement virulentes. Le maquillage qualifié de “92i” — souvent caractérisé par des traits marqués, des contours assumés, des lèvres glossées, des sourcils dessinés avec précision et une esthétique parfois jugée “chargée” — en est un exemple frappant. Derrière les critiques apparemment anodines sur le “trop” ou le “mauvais goût”, se cache souvent une dynamique plus profonde : celle du mépris de classe.
✦ Une esthétique codée socialement
Le maquillage n’est jamais neutre. Il est un langage visuel qui exprime des appartenances, des influences culturelles et des identités sociales. Le style dit “92i” est fréquemment associé à des jeunes femmes issues de quartiers populaires, influencées par des codes esthétiques liés au rap, aux réseaux sociaux et à certaines figures médiatiques. En ce sens, il ne s’agit pas seulement d’un choix esthétique, mais d’une forme d’expression culturelle.
Or, ce qui est perçu comme “trop voyant” ou “vulgaire” dans ce contexte est souvent valorisé sous d’autres formes lorsqu’il est réapproprié par des milieux plus favorisés ou par des industries de mode légitimées. Le contouring intense, les lèvres brillantes ou les faux cils volumineux deviennent alors “tendance”, “audacieux” ou “editorial”. Cette différence de traitement révèle un double standard profondément ancré.
✦ Le goût comme marqueur de classe
Le sociologue Pierre Bourdieu a largement montré que le “bon goût” n’est pas universel, mais construit socialement. Ce qui est valorisé comme élégant ou raffiné correspond généralement aux normes des classes dominantes. À l’inverse, les goûts populaires sont souvent disqualifiés, perçus comme excessifs ou de mauvais goût.
Les critiques du maquillage “92i” s’inscrivent dans cette logique. Elles ne portent pas uniquement sur des choix esthétiques, mais sur les personnes qui les incarnent. Dire qu’un maquillage est “too much”, c’est souvent, implicitement, juger le milieu social auquel il est associé. C’est une manière de tracer une frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, entre “eux” et “nous”.
✦ Une dimension genrée et racisée
Ce mépris de classe ne peut pas être dissocié d’autres formes de domination. Les femmes, et en particulier les femmes racisées, sont plus fréquemment ciblées par ces critiques. Le maquillage devient alors un terrain de jugement moral : trop maquillée, une femme est accusée de superficialité ou de vulgarité ; pas assez, elle est jugée négligée.
Dans le cas du maquillage “92i”, ces jugements sont souvent amplifiés par des stéréotypes raciaux et sociaux. Les codes esthétiques issus de cultures afro-descendantes ou diasporiques sont régulièrement dévalorisés, puis récupérés et revalorisés lorsqu’ils sont adoptés par des figures plus proches des normes dominantes.
✦ Les réseaux sociaux comme amplificateurs
Les plateformes numériques jouent un rôle central dans la diffusion et la critique de ces esthétiques. D’un côté, elles permettent à ces styles de gagner en visibilité et de s’affirmer comme des tendances à part entière. De l’autre, elles facilitent aussi les moqueries, les commentaires condescendants et les jugements rapides.
Les critiques du maquillage “92i” prennent souvent la forme de mèmes, de vidéos ou de commentaires ironiques, qui semblent légers mais participent à une stigmatisation plus large. Cette banalisation du mépris le rend d’autant plus difficile à identifier et à déconstruire.
✦ Repenser les hiérarchies esthétiques
Remettre en question les critiques du maquillage “92i”, ce n’est pas dire que tous les goûts se valent de manière abstraite, ni interdire toute forme de discussion esthétique. C’est reconnaître que ces jugements ne sont jamais neutres, et qu’ils s’inscrivent dans des rapports de pouvoir.
Accepter la diversité des expressions esthétiques implique de sortir d’une vision hiérarchique du goût. Cela suppose aussi d’écouter les personnes concernées, de comprendre les significations culturelles de leurs choix, et de questionner ses propres réflexes de jugement.
✦ Conclusion
Le maquillage “92i” est bien plus qu’une tendance : c’est un révélateur. Les critiques qu’il suscite mettent en lumière des mécanismes de distinction sociale, où le goût devient un outil de hiérarchisation et d’exclusion. En prenant conscience de ces dynamiques, il devient possible de dépasser les jugements superficiels et d’ouvrir un espace où les esthétiques populaires ne sont plus systématiquement disqualifiées, mais reconnues comme des formes d’expression légitimes.
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