“La seule raison pour laquelle je suis dans le milieu de la mode est de détruire le mot “conformisme”.”
- Vivienne WESTWOOD
Quand on pensait que le pire ne pouvait plus arriver dans le monde de la mode après les polaires Quechua…
Notre Vivienne aura dramatiquement manqué la glissade de la mode vers l’obscurité. Je vous explique. Le jour où cette fameuse tendance du “old money” est née sur les réseaux sociaux, je dégustais, en paix, ma camomille au miel - les cordes vocales s’usent à force de parler haut et fort ! Véritable addict à mon cellulaire, et je l’assume, j’étais tombée sur un réel Instagram d’une jeune femme, blonde aux yeux bleus et avec un physique qui hurlait “regardez, je fais des pilates tous les matins car je n’ai pas de travail pénible comme la plupart de gens !”. Polo blanc, pantalon de tailleur crème, petit pull en cachemire sur les épaules, chaussures bateaux, en daim, probablement, et dernières montures solaires Saint-Laurent sur l’arrête du nez. Vous savez, ce modèle cat-eye. Vous avez appris à me connaître : j’adore Yves Saint-Laurent. Mais en est-il de même pour ce conformisme atroce venu des fins fonds du trou béant qu’est la rupture sociale actuelle ? Laissez-moi vous répondre.
Revenons aux fondements, d’où provient la pourriture. Ce style pseudo fameux style « old money » repose avant tout sur l’idée d’un héritage — non seulement financier, mais aussi culturel. Porter des vêtements classiques, privilégier la qualité à la quantité, adopter une élégance discrète : ces codes ne sont pas accessibles à tous. Ils supposent une familiarité avec les normes des classes dominantes, ce que notre sociologue chéri préféré Pierre Bourdieu appelait le « capital culturel ».
Ainsi, ce style fonctionne comme un malheureux marqueur social. Il distingue ceux qui « savent » de ceux qui ne savent pas, ceux qui appartiennent à une élite de ceux qui aspirent à y entrer. En ce sens, il contribue à reproduire les hiérarchies existantes en les rendant naturelles, voire invisibles. S’habiller en “old money”, bien que chacun dispose du choix de s’habiller comme il ou elle l’entend, c’est endosser une responsabilité : celle de faire prospérer cette rupture dégoûtante entre bourgeois et prolétaires.
Contrairement à d’autres formes de richesse plus ostentatoires, comme des gros logos bien visibles ou d’autres démonstrations de luxe, le style “old money” valorise la retenue. Cette discrétion n’est pas neutre : elle est politique. Elle suggère que le véritable pouvoir n’a pas besoin de se montrer, car il est déjà établi. Allez donc dire ça à Donatella Versace !
Ce refus de l’exhibition renforce une idée implicite : celle d’une légitimité “naturelle” des élites traditionnelles. En d’autres termes, ceux qui incarnent ce style ne cherchent pas à prouver leur statut, car celui-ci est supposé aller de soi. Cette posture contribue à consolider des rapports de domination en les dé-politisant.
Le “old money” s’inscrit presque toujours dans une nostalgie d’un passé qu’on a idéalisé : grandes demeures familiales coloniales ou haussmanniennes, universités prestigieuses et grandes écoles ultra selects, vieilles traditions qui ont la peau dure : Cet imaginaire est terriblement conservateur. Il place sur un pied d’estale, et vénère comme des espèces de déités la stabilité, la continuité et l’ordre social, au détriment de la mobilité et du changement - comme si le “too much” était un vieux démon auquel il fallait faire la peau.
Pour conclure…
Paradoxalement, le style “old money” est aujourd’hui diffusé massivement sur des plateformes numériques accessibles à tous : Instagram, Tik Tok... Il est repris, imité, parfois détaché de ses origines sociales. Cette diffusion tend à en atténuer la dimension politique, en le présentant comme une simple tendance ou un idéal esthétique.
Cependant, ne nous laissons pas enfumer par cette farce : même dans sa version “démocratisée”, il continue de véhiculer des normes implicites complètement désuètes : valorisation de la minceur, de la blancheur, de certains corps et de certaines cultures. Il participe à une uniformisation des goûts qui masque vicieusement les rapports de pouvoir sous-jacents.
En ce sens, adopter ce style revient à adhérer, consciemment ou non, à une vision politique qui privilégie le maintien des structures existantes, à la division des classes sociales et au creusement des écarts sociétaux. Il s’oppose symboliquement à des mouvements bien plus progressistes qui cherchent à remettre en cause les inégalités.
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